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Fair-code : l'avenir des alternatives open source durables

Eliott Ardisson

Eliott Ardisson

Founder & CEO - Basalt Studio

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Fair-code licensing explained: how this hybrid model between open source and proprietary software helps developers build sustainable businesses while keeping code transparent and accessible.

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En bref

  • Le fair-code rend le code source librement accessible tout en restreignant sa commercialisation directe par des tiers, créant un modèle économique viable pour les créateurs de logiciels
  • Ce modèle résout le problème structurel de l’open source traditionnel : les créateurs peuvent financer leur développement sans fermer leur code ni sacrifier la transparence
  • Pour les PME, le fair-code offre un accès gratuit à des outils de qualité enterprise, auditables et modifiables, sans dépendance à un fournisseur
  • Des projets comme n8n, ClickHouse ou Plausible Analytics démontrent que ce modèle peut soutenir des équipes professionnelles sur le long terme
  • Les équipes techniques et directions qui ignorent le fair-code passent à côté d’une réduction de coûts significative et d’une autonomie accrue face aux éditeurs propriétaires

Le problème fondamental que le fair-code tente de résoudre

Quand Jan Oberhauser a lancé n8n en 2019, il s’est retrouvé face à un dilemme que beaucoup de fondateurs de projets open source connaissent bien : comment financer un projet dont le code est accessible à tous, y compris aux concurrents disposant de ressources bien supérieures ?

Sa réponse a été de formaliser un concept qu’il a appelé “fair-code” : une approche de licence qui préserve la transparence du code tout en empêchant sa commercialisation directe sans accord. Ni open source au sens strict, ni propriétaire — quelque chose entre les deux, conçu pour être viable.

Ce n’est pas une question anecdotique. L’open source traditionnel repose sur un paradoxe économique : plus un projet est populaire, plus la charge de support et de maintenance augmente, mais sans mécanisme direct pour en tirer des revenus. Les grandes plateformes cloud peuvent héberger et revendre un logiciel sans reverser quoi que ce soit aux équipes qui l’ont développé. Ce phénomène — parfois appelé “cloud washing” — a conduit plusieurs projets matures à revoir radicalement leurs licences.

Elasticsearch, Redis, MongoDB : tous ont modifié leurs licences ces dernières années précisément pour cette raison. Le fair-code n’est pas une tendance de niche ; c’est une réponse à une contradiction structurelle.


Définitions : comprendre les termes clés

Avant d’aller plus loin, quelques définitions utiles pour naviguer dans ce sujet.

Open source (au sens OSI) : licence qui permet à quiconque d’utiliser, modifier et distribuer le code, y compris à des fins commerciales, sans restriction. L’Open Source Initiative maintient une liste officielle des licences reconnues.

Fair-code : terme informel désignant des licences qui permettent l’accès complet au code source mais restreignent la commercialisation directe par des tiers. Ce n’est pas une licence unique, mais une famille d’approches (Commons Clause, Business Source License, SSPL, AGPL modifiée).

Commons Clause : addendum de licence qui peut être ajouté à une licence open source existante (Apache 2.0, MIT, etc.) pour interdire la vente du logiciel ou de services hébergés basés dessus sans accord commercial.

Business Source License (BSL / BUSL) : licence créée par MariaDB qui rend le code accessible mais interdit certains usages commerciaux pendant une période définie (souvent 4 ans), après quoi le code bascule en open source classique.

SSPL (Server Side Public License) : licence créée par MongoDB exigeant que quiconque propose le logiciel comme service rende public l’ensemble de son infrastructure logicielle. Rejetée par l’OSI comme non-open source.

Vendor lock-in : situation dans laquelle une entreprise devient dépendante d’un fournisseur unique, rendant la migration coûteuse ou difficile.


Pourquoi l’open source traditionnel ne suffit plus pour beaucoup de projets

L’open source a produit des infrastructures remarquables — Linux, PostgreSQL, Kubernetes — mais ces projets s’appuient souvent sur des fondations institutionnelles, des consortiums industriels ou des équipes internes à de grandes entreprises. Pour un projet porté par une équipe de cinq ou dix personnes, le modèle économique est beaucoup plus fragile.

Le schéma typique ressemble à ceci : un développeur ou une petite équipe crée un outil utile, le publie en open source, attire des utilisateurs. Rapidement, les demandes de support augmentent. Un grand hébergeur cloud intègre l’outil dans son catalogue et commence à le facturer à des milliers de clients. L’équipe originale continue de corriger les bugs et de développer de nouvelles fonctionnalités — souvent pour répondre aux demandes des clients de cet hébergeur — sans jamais voir la couleur de ces revenus.

Ce n’est pas une situation hypothétique. Des équipes Elasticsearch, Redis ou Terraform ont toutes décrit publiquement cette dynamique avant de modifier leurs licences. McKinsey et d’autres cabinets ont documenté la difficulté croissante pour les éditeurs indépendants de maintenir des projets open source à mesure qu’ils gagnent en popularité, sans modèle de monétisation clair.

Il existe aussi un problème de ressources asymétriques. Un hyperscaler peut allouer une équipe dédiée pour optimiser et industrialiser un projet open source qu’il n’a pas créé. L’équipe créatrice, elle, doit continuer à innover avec des ressources limitées. À terme, l’hyperscaler propose souvent une meilleure expérience que le créateur original — et capture la valeur économique au passage.


Ce que le modèle fair-code change concrètement

La licence fair-code modifie une seule variable fondamentale : elle autorise l’utilisation, la modification et la redistribution du code, mais interdit la revente commerciale directe ou la création de services hébergés concurrents sans accord.

En pratique, cela signifie :

  • Une PME peut installer n8n sur ses propres serveurs, l’utiliser pour automatiser ses processus internes, le modifier selon ses besoins — sans payer de licence
  • Un développeur indépendant peut créer des workflows sur n8n et les déployer chez ses clients — toujours sans licence
  • En revanche, une entreprise qui souhaite proposer de l’hébergement n8n géré à des clients tiers doit obtenir un accord commercial avec n8n GmbH

Cette distinction est importante. Le fair-code ne pénalise pas les utilisateurs finaux, y compris les entreprises. Il cible spécifiquement les intermédiaires commerciaux qui construiraient un business sur le dos du projet sans y contribuer.

Pour les PME de dix à deux cent cinquante salariés — cabinet comptable, agence de recrutement, promoteur immobilier, cabinet juridique — cela change beaucoup de choses. Elles accèdent à des outils qui seraient autrement réservés aux grands comptes, avec la possibilité d’auditer le code, de le modifier et de garder leurs données sous contrôle.


Exemples de projets fair-code et leurs trajectoires

n8n est l’exemple le plus souvent cité. Lancé avec une licence “Sustainable Use License” puis adaptée, il permet l’usage interne libre tout en monétisant les déploiements cloud et les grandes entreprises. L’outil est aujourd’hui utilisé par des milliers d’équipes pour l’automatisation de workflows, et son équipe compte plusieurs dizaines de collaborateurs — ce qui serait difficile à soutenir avec un modèle open source pur sans financement externe massif.

ClickHouse a adopté une licence Apache 2.0 pour son moteur de base de données analytique, avec des services commerciaux autour. Sa croissance illustre qu’un code ouvert peut coexister avec un modèle économique solide lorsque la séparation entre usage interne et commercialisation est claire.

Plausible Analytics utilise une licence AGPL qui interdit l’usage commercial sans accord. Cette équipe de quelques personnes a réussi à construire une alternative crédible à Google Analytics, autohebergeable, conforme au RGPD, avec un modèle de revenus stable basé sur son offre cloud et les accords de licence commerciale.

HashiCorp a effectué en 2023 un mouvement emblématique en faisant passer Terraform, Vault et d’autres outils de sa suite vers la Business Source License (BUSL). La décision a suscité un débat intense dans la communauté, mais elle illustre que même des projets très matures finissent par arbitrer en faveur d’une protection commerciale.

Ces trajectoires ne sont pas identiques, mais elles convergent vers le même constat : le fair-code permet de maintenir des équipes professionnelles qui peuvent faire évoluer des projets complexes dans la durée.


Avantages pratiques pour les entreprises utilisatrices

Du point de vue d’une entreprise qui cherche à s’outiller — et non à revendre du logiciel — le fair-code présente plusieurs avantages concrets.

Coût d’usage interne nul ou faible. L’utilisation interne est généralement libre. Pas de licence par utilisateur, pas de cap sur les volumes, pas de fonctionnalités artificiellement bridées pour forcer un upgrade.

Auditabilité du code. Pour un cabinet juridique, un prestataire RH ou un acteur de la finance, pouvoir inspecter le code d’un outil critique n’est pas un luxe — c’est parfois une exigence réglementaire. Le fair-code le permet, le propriétaire non.

Absence de vendor lock-in. Si l’éditeur change de stratégie, monte ses prix ou disparaît, l’entreprise peut maintenir sa propre instance, migrer, ou forker. Ce niveau de résilience est impossible avec un SaaS fermé.

Données sous contrôle. Installer un outil fair-code sur sa propre infrastructure signifie que les données ne transitent pas par des serveurs tiers. C’est un avantage direct pour la conformité RGPD, les certifications ISO 27001 ou les politiques de sécurité internes.

Communauté et documentation. Les projets fair-code bien gérés maintiennent une documentation détaillée et des communautés actives, car leur modèle économique dépend de l’adoption large.

CritèreOpen sourceFair-codePropriétaire SaaS
Accès au codeCompletCompletNon
Usage interne gratuitOuiOuiNon
Protection contre cloud washingNonOuiN/A
Viabilité long termeVariableAmélioréeDépend de l’éditeur
Contrôle des donnéesOuiOuiPartiel ou non
Vendor lock-inFaibleFaibleÉlevé

Ce que cela signifie pour les équipes qui déploient des automatisations IA

Dans notre travail avec des PME fondateur-dirigeantes — agences marketing, cabinets de recrutement, HVAC, services professionnels — l’une des décisions les plus structurantes est le choix des outils d’orchestration et d’automatisation. Ce choix conditionne le coût total de possession, la capacité à personnaliser, et la résilience face aux évolutions du marché.

Chez Basalt Studio, nous utilisons n8n comme couche d’orchestration dans beaucoup de nos déploiements d’agents IA. Ce choix n’est pas anodin : il nous permet d’adapter finement les workflows aux processus métier de chaque client, sans contrainte d’API propriétaire ni coût variable difficile à prévoir. Le modèle fair-code de n8n est précisément ce qui rend ce choix viable à l’échelle d’une PME.

Ce que nous observons systématiquement : les équipes qui comprennent le fair-code posent de meilleures questions sur la gouvernance de leurs outils. Elles pensent à la portabilité de leurs données, à la maintenabilité de leurs automatisations, à ce qui se passe si l’éditeur change ses conditions. Ce sont des questions que les équipes qui achètent du SaaS fermé posent rarement — jusqu’au moment où elles en ont besoin.


Limites et points de vigilance

Le fair-code n’est pas sans friction. Quelques points méritent attention.

Ambiguïté juridique. Les licences fair-code n’ont pas toutes été testées devant les tribunaux. La portée exacte de certaines clauses — notamment sur ce qui constitue un “usage commercial” — peut être interprétée différemment selon les contextes. Avant de déployer un outil fair-code dans un environnement critique, une lecture attentive de la licence s’impose, idéalement avec un conseil juridique.

Fragmentation des licences. Il n’existe pas de licence fair-code standard reconnue universellement. Commons Clause, BUSL, SSPL, Sustainable Use License : chaque projet fait ses propres choix. Cela crée de la complexité pour les équipes qui gèrent un portefeuille d’outils.

Tension avec la philosophie open source. L’Open Source Initiative ne reconnaît pas la plupart des licences fair-code comme “open source” au sens strict. Pour des organisations qui ont des politiques d’achat ou de conformité liées à l’open source certifié OSI, cela peut poser des problèmes.

Risque de changement de licence. Un éditeur peut décider de rendre son logiciel entièrement propriétaire après coup. HashiCorp l’a fait avec Terraform. La communauté a répondu en forkant le projet sous le nom OpenTofu — ce qui illustre à la fois la limite et le garde-fou du modèle : le code étant accessible, un fork est toujours possible.


Perspectives : où va le fair-code

Plusieurs dynamiques suggèrent que le fair-code va continuer à gagner du terrain.

Les régulateurs européens poussent vers plus de transparence dans les logiciels utilisés dans des contextes sensibles. Le Cyber Resilience Act et d’autres textes en cours d’adoption vont dans ce sens. Les outils dont le code est auditable partent avec un avantage dans ces contextes.

La souveraineté numérique est devenue une priorité pour de nombreux gouvernements et grandes organisations. Des outils que l’on peut héberger soi-même, inspecter et modifier répondent à ce besoin mieux que des SaaS fermés.

Dans le domaine de l’IA, des modèles comme Llama (Meta) utilisent des licences avec restrictions commerciales similaires au fair-code. À mesure que les entreprises déploient des modèles en local ou dans leur propre infrastructure, la question de la licence du modèle et des outils d’orchestration devient centrale.

Enfin, les investisseurs s’intéressent de plus près à ce segment. Des fonds spécialisés commencent à développer des thèses d’investissement autour de projets fair-code, reconnaissant que ce modèle peut produire des entreprises durables sans dépendre d’une levée de fonds massive pour subsister.


Le fair-code comme décision stratégique, pas seulement technique

Choisir un outil fair-code plutôt qu’un SaaS propriétaire ou un projet open source fragile n’est pas qu’une décision de développeur. C’est une décision stratégique sur la résilience, les coûts à long terme et la capacité à adapter ses outils à ses processus — et non l’inverse.

Pour les PME qui investissent dans l’automatisation et l’IA, cette dimension est souvent sous-estimée. Le coût visible d’un SaaS propriétaire est la licence mensuelle. Le coût invisible, c’est la dépendance, la difficulté à migrer, et la perte de contrôle sur ses propres données et workflows.

Le fair-code propose un équilibre différent : accès complet au code, liberté d’usage interne, viabilité économique pour l’éditeur, et communauté active. Ce n’est pas parfait, mais pour beaucoup de cas d’usage en entreprise, c’est un bien meilleur point de départ.

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